Techniques de gravure sur bois de renne et os
Bois de renne et os nordique ornent manches, fourreaux et intercalaires des plus beaux puukkos. Deux matières denses et cassantes : le trait reste fin, l’outil rasoir, la pression légère. Du sillon sami au pointillisme du scrimshaw.
Résumé étape par étape avant de découvrir les détails
Images d’illustration générées par Grok-Imagine
Matière
Le bois de renne (poronsarvi) et l’os nordique (renne, élan) servent aux manches, fourreaux, intercalaires et décors des puukkos. Le bois de renne est dur, dense et un peu cassant. L’os est plus dense, plus blanc une fois poli, presque sans grain visible, et se fend encore plus facilement. Les deux demandent un outil ultra-affûté et une pression légère.
Le bois de renne n’est pas de la corne. C’est de l’os, poussé chaque année puis tombé. La corne, elle, est de la kératine et ne tombe pas. Chez le renne, mâles et femelles portent des bois : le mâle les perd après le rut, vers novembre-décembre ; la femelle les garde souvent l’hiver, utile pour l’accès à la nourriture. Sous le velours, le bois est vivant et irrigué ; une fois le velours frotté, fin d’été, il est minéralisé, surtout calcium et phosphore.
En Finlande, la matière vient de deux filières. Les bois d’abattage, récupérés à la découpe, et les bois de mue ramassés, les jättösarvet. On en récolte plus de 100 tonnes par an. Le duojár trie : bois de mâle entier (hirvas), les plus denses et les plus utiles, notamment la base près du crâne, pour fourreaux, anneaux de lasso, grandes pièces ; bois de femelle ou de jeune, plus petits ; bois de mâle castré, généralement gros mais poreux et cassants. L’alimentation se lit dans la coupe : nourriture pauvre, cœur spongieux large, peu de matière dense à graver. Rien ne se jette ; les chutes servent aux intercalaires et aux essais.
L’os du manche n’est pas un bois tombé. Il vient de l’animal abattu, renne ou élan : canon, métapode, parfois dent. Plus blanc, plus homogène, plus cassant. Il faut le dégraisser, le faire sécher longtemps, occasionnellement le blanchir.
Conservation : sec, stable, à l’abri du gel qui fend et du chauffage qui dessèche. Un bois de mue déjà sec se garde tel quel, nettoyé de la terre, sans vernis précoce. L’os frais doit perdre son gras avant d’être travaillé, sinon la tache ressort des mois plus tard. Une fois monté, l’huile ou la cire nourrit ; l’eau chaude et le choc thermique ouvrent les anciennes fissures.
Note
Bois de renne ≠ os ≠ ivoire. Le bois tombe chaque année ; l’os vient de l’animal ; l’ivoire d’éléphant est interdit (CITES). Mammouth et micarta sont des substituts, pas de l’ivoire.
© Collection Bertil Fällman
Préparation
Choisir une pièce sèche, sans fissure. Dégraisser et, pour l’os, blanchir si besoin, puis sécher longtemps. Poncer jusqu’à une surface lisse : grain 400 à 800 pour le bois de renne (aspect mat), 600 à 1000 ou plus pour l’os (aspect brillant). Pour le scrimshaw, polir jusqu’au miroir : la moindre rayure ressort au premier ombrage. Un léger passage de pigment clair révèle les défauts. On peut humidifier ou chauffer très doucement la pièce non montée pour l’assouplir un peu. Tracer au crayon fin (dureté moyenne) ou au stylo effaçable. Sur une surface très claire, une touche d’aquarelle aide à voir le dessin.
Note
Lecture d’une pièce : sillon sami (trait continu) contre scrimshaw (points). Évite de tout appeler scrimshaw.
Gravure linéaire (style sami classique)
Technique la plus courante sur bois de renne et sur os.
Gravure en V (kolrosing / carving) avec un outil pointu, souvent encre ou peinture noire/brune pour faire ressortir les rainures, puis polissage.
- Outil : couteau de gravure très pointu, pointe de puukko bien affûtée, ou pointe de bijoutier. Tenir comme un crayon. Pousser la pointe le long du trait pour un sillon en V fin (0,2 à 0,5 mm sur bois de renne, 0,1 à 0,3 mm sur os), puis repasser en sens inverse pour nettoyer. Couteau plus incliné pour un trait plus large, presque vertical pour un trait très fin.
- Motifs : zigzags, tresses, losanges, étoiles, cœurs, bordures en corde ; floraux stylisés plus fréquents dans le nord de la Laponie.
- Nord-Sami : fleurs et étoiles. Centre et sud-sami : tresses et géométrie plus stricte.
Chip carving
Pour bordures et relief. Tracer la base du triangle ou du losange, poser la pointe à la base et pousser d’un geste vers le sommet pour détacher un petit copeau. Répéter en rangées régulières. Sur os, gestes plus courts : le matériau casse vite.
Le chip carving, sur bois de renne ou sur os, n’est pas une sculpture en relief. C’est une suite de petits copeaux triangulaires ou losangés, enlevés à la pointe, surtout pour les bordures et les fonds de motif.
On trace d’abord la base du triangle, jamais le copeau au jugé. La pointe se pose sur cette base, le biseau légèrement incliné, et un seul poussé va vers le sommet. Le copeau doit se détacher net. S’il arrache ou blanchit les bords, le fer est mou ou l’angle trop ouvert. Sur l’os, le geste est plus court : la matière casse avant de se couper.
Trois réglages suffisent. Vertical et léger : triangle étroit, presque une encoche. Plus incliné : triangle plus large, bordure plus présente. Deux poussées face à face, même sommet : losange. L’alignement compte plus que la profondeur. Une rangée régulière de 0,3 mm se lit mieux qu’un relief irrégulier.
On s’en sert pour la corde torsadée, les rangées de croix du Sud sami, les dents qui encadrent une tresse, et le pointillé géométrique qui borde étoiles et cœurs du Nord. Le sillon linéaire dessine le motif ; le copeau en fait la bordure. Les deux ne se confondent pas : repasser un copeau comme un trait en V l’écrase.
Le pigment vient après, pas avant. Il reste dans l’angle du triangle et noircit la bordure sans boucher le fond. Un ponçage trop appuyé après coup efface les arêtes : on ne débarrasse que la bavure, du bout du doigt ou d’un abrasif très fin.
Scrimshaw (pointillisme)
Technique de décoration par points, connue des marins sur fanon de baleine et défense de morse (aiguille à voile), aujourd’hui courante en Norvège, au pays de Galles et dans les revues américaines, et pratiquée en Finlande sur os et substituts. Idéal : os moyennement dur et homogène (mammouth ; ivoire d’éléphant interdit). Aussi Micarta, corne de buffle (rendu clair). La corne de bœuf est souvent trop dure.
Aiguille à coudre réaffûtée sur pierre diamantée fine. Esquisser, puis piquer des milliers de petits points, d’abord les contours. Ne pas piquer au hasard : l’aiguille retombe dans le trou précédent et fait des taches irrégulières. Ombres : peinture à l’huile bien pigmentée (ou encre), du foncé au clair, étalée au coton-tige puis essuyée au chiffon de coton. Le pigment ne reste que dans les points. On peut recharger. Plus de points, plus c’est sombre. Une fois posée, la couleur ne s’efface pas. Après quelques jours, cire antique incolore pour l’hydrofuge.
Contraste et finition (gravure en sillon)
Frotter charbon, cannelle, café torréfié ou pigment noir ou brun dans les rainures, essuyer immédiatement. Parfois teindre légèrement la pièce avant gravure. Léger ponçage fin autour des traits pour les bavures. Huile de lin, huile d’os ou de bois de renne, ou cire d’abeille. Poli final au chiffon ou à la laine. Sur os, un polissage plus fort des zones non gravées fait ressortir les sillons.
Note
Entretien du manche gravé : huile sèche, pas d’eau chaude prolongée, pas de lave-vaisselle, repasser un chiffon sec après la pluie.
Motifs selon les régions
Les motifs ne sont pas un répertoire unique. Ils signalent une aire, parfois une famille, et la règle du Duodji est de ne pas mélanger sur une même pièce des modèles venus de régions différentes. On peut varier à l’intérieur de sa propre tradition. Géométries (lignes, triangles, losanges, « tissage »), animaux (rennes, élans), occasionnellement scènes de vie ou motifs floraux selon la région (plus figuratifs au nord, plus géométriques au sud).
Nord Sami (Finnmark, Troms, nord de la Finlande et de la Suède). Étoiles, fleurs, cœurs, lignes courbes, ombres. Bordures en corde torsadée, ou petits coups de pointe géométriques. Le pommeau du manche est plus marqué. Le manche lui-même est souvent lisse ; la gravure se lit surtout sur le fourreau. Le fourreau a en général une courbe plus franche.
Centre Sami (Lule, zone intermédiaire). Les tresses du sud s’y retrouvent, avec des courbes ombrées, mais également des étoiles et des croix plus simples, qui rejoignent le nord. Zone de passage, pas un style fermé.
Sud Sami. La tresse domine, en lignes ou en coups de pointe, habituellement sur toute la surface du manche ou du fourreau. Bordures strictes, rangées simples ou doubles de petites croix. Le pommeau est moins prononcé, la courbe du fourreau plus douce. Variantes de tresse transmises dans les familles ; certaines suffisent à reconnaître un atelier.
Partout, le vocabulaire de base reste le même : tresse, zigzag, losange, étoile, cœur, bordure, parfois renne ou tête de renne. Ce qui change, c’est la combinaison et la place du décor. Le pigment noir dans le sillon (suie, écorce d’aulne) est commun aux trois aires.
À ne pas écrire comme une carte fixe : les familles déplacent des variantes, et les duojár d’aujourd’hui expérimentent dans leur région, pas en collant nord et sud sur le même bois de renne.
Outils du hard duodji
- Hard duodji : bois, bois de renne, os, métal.
- Soft duodji : cuir, fourrure, tissu, laine.
- Coupe et gravure : couteau de gravure (souvent forgé par l’artisan, lame de scie ou acier récupéré, parfois un seul biseau) ; poinçon pour points, amorces de triangles et trous de rivets ; pointe du puukko du quotidien.
- Façonnage : râpes et limes (plates, demi-rondes, aiguilles) ; scie fine à métaux ou à os ; perceuse à archet ou moderne pour soie et rivets.
- Finition : pierres naturelles, composés vert et rouge, cuir d’affûtage, abrasifs jusqu’au grain 2000, chiffons et laine.
- Cuir des fourreaux : alênes, aiguilles, couteau à cuir, outils de marquage et de gaufrage.
- Les outils traditionnels étaient simples et généralement faits maison ; un bon couteau pointu servait à presque tout. Beaucoup de duojár mêlent aujourd’hui tradition et outils modernes (Dremel, fraises) en gardant les motifs régionaux.
Conseils
Outil toujours rasoir : un fer émoussé arrache. Ne jamais forcer. Bien caler la pièce, surtout l’os qui glisse. Commencer par des lignes et des triangles sur des chutes avant les compositions. C’est ce mélange de précision et de motifs sami que l’on retrouve sur les manches et fourreaux de maîtres comme Pasi Jaakonaho.
Note
Ce qu’on ne fait pas : Dremel à vif sur une pièce finie, trait profond dans l’os, pigment alimentaire non fixé sur un manche en contact main.
Portfolio: Puukko de collection
Maîtres et références
Quelques repères, pas une liste fermée. Les duojár signent souvent peu sur le web.
- Pasi Jaakonaho, Inari. Coutelier finlandais formé à l’institut sami, gravures et chip carving sur poronsarvi. Pas un duojár : un maître du puukko qui travaille cette tradition. Article sur Pasi Jaakonaho · Lamnia
- Risfjells Sameslöjd, Vilhelmina. Couteaux tout en bois de renne, gravure sud-sami (tresses). sameslojd.se
- Aslak Rist, Finnmark. Fourreau en bois de renne au motif nord-sami, cité par le Store norske leksikon. snl.no/duodji
- Nils Nilsson Skum (1872–1951), Kautokeino puis Gällivare. Dessinateur et duojár ; fourreaux gravés, parfois au renne. Nordiska museet
- Ingvar Svonni (né en 1943), Suède. Couteaux en bois de renne signés, vendus en salle. Bukowskis
- Petter Eriksson Svonni (1903–1985), Svappavaara. Gravure au couteau sur corne et bois, à la table de cuisine. Référence familiale plus qu’une vitrine en ligne.
- Pour le geste vivant, l’institut sami d’Inari (Sámi oahpahusguovddáš) forme encore au garraduodji. La marque Sámi Duodji distingue l’artisanat sami certifié du couteau « style lapon ».
- Musée arctique de Rovaniemi (Finlande) : lien direct
- Nordiska Museet (Stockholm) : lien direct
Voici des exemples authentiques de gravures traditionnelles sami (duodji) sur puukko.
Conclusion :
La gravure ne décore pas le puukko après coup : elle en fait partie. Sur le bois de renne comme sur l’os, le trait reste mince, l’outil affûté, la main légère. Le pigment ne sert qu’à faire lire le sillon ; l’huile ou la cire protège la matière sans l’enfermer. C’est cette retenue que l’on reconnaît sur un manche ou un fourreau sami, et que des artisans comme Pasi Jaakonaho portent encore dans le Duodji.
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Pour aller plus loin :
• Le puukko au fil des saisons – Guide complet + checklist saisonnière + PDF à télécharger
• Je suis cultelluphiliste mais je me soigne
• Les quiz sur le puukko
Bien amicalement,
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